Les Compagnons du devoir, quand alternance rime avec excellence

Repas du soir à la maison des Compagnons du devoir de Strasbourg. // © Mathieu Cugnot / Divergence pour l'Etudiant

Héritée du compagnonnage, l’association des Compagnons du devoir et du tour de France propose des parcours sur mesure pour apprendre près de trente métiers de l’artisanat, en alternance. Reportage à Strasbourg dans la plus grande « maison » de ce réseau aux traditions particulières.

Avec sa porte en fer forgé monumentale et ses dimensions qui prennent presque la longueur de la rue entière, la maison des Compagnons de Strasbourg (67) ne passe pas inaperçue. À deux pas du Musée d’art moderne, à quelques encablures du quartier de la Petite France, cette ancienne caserne, à l’origine poudrière allemande construite en 1870, a été louée par le département à l’Association Ouvrière des Compagnons du Devoir et du Tour de France (AOCDTF) dans les années 1950.

Principale association de « Compagnons », l’AOCDTF est l’héritière des mouvements de compagnonnage nés au Moyen-âge pour former les jeunes aux métiers de l’artisanat, au temps des grands chantiers urbains. Aujourd’hui, le compagnonnage fait toujours l’objet d’une reconnaissance importante chez les artisans, comme synonyme d’excellence.

Accueillant quelques 216 jeunes en alternance, la maison de Strasbourg est la plus importante de l’association, mais n’est pas un simple internat. Elle fonctionne également comme centre de formation : à côté de ses salles de cours et de son laboratoire de boulangerie-pâtisserie, situés dans le bâtiment principal, son centre de formation, sur le trottoir d’en face, accueille des ateliers de plâtrerie, de maçonnerie, de chaudronnerie-plomberie, un pôle bois (menuiserie et charpenterie), un atelier de couverture-zinguerie et un pôle technique. Des métiers parmi les 29 enseignés à l’AOCDTF.

Des jeunes de toute la France

Cet après-midi là, le stage de pétrissage se poursuit à l’entresol de la maison, au laboratoire de boulangerie-pâtisserie, équipement moderne au service de l’ensemble de l’association. Aujourd’hui, François Martin accompagne un groupe de 18 apprentis en perfectionnement. L’objectif est d’apprendre à confectionner des pains-surprises aux formes originales : un crabe, une grappe de raisin, une tortue. « Il est très important de faire une bonne pesée des boules de pâtes que vous utilisez », prévient le formateur devant les jeunes réunis autour d’un plan de travail pour la démonstration. « Ils préparent leur brevet professionnel, l’idée est de les pousser encore plus loin, confie François Martin, en poste depuis sept ans à Strasbourg, ils viennent de toute la France pour une formation de deux semaines avant de repartir dans leur entreprise, ils sont en première année de tour de France. »

« tour de France » ? C’est en effet l’une des spécificités de la formation chez les Compagnons du devoir : la possibilité de changer plusieurs fois de ville sur plusieurs années (cinq en moyenne), en suivant une formation en alternance, en étant la moitié du temps en entreprise chez un Compagnon, l’autre en formation dans l’une des 54 maisons de l’association. De sa longue histoire, le mouvement des Compagnons a en effet gardé un certain vocabulaire, notamment pour décrire les parcours proposés aux jeunes, en fonction de l’âge et du stade de formation : apprentis, « prépas métier », « aspirants », « itinérants du tour de France », « Compagnons »… Pour résumer, il y a d’un côté les apprentis (qui préparent un CAP, un bac professionnel ou un diplôme supérieur), et de l’autre ceux qui font leur « tour de France », ces derniers s’engageant à devenir Compagnon (lire notre encadré en bas de papier).

Contrairement aux CFA classiques, l’inscription comme apprenti dans un CFA de l’AOCDTF suppose de passer un petit entretien, en plus d’un test pour évaluer le niveau de l’aspirant. Plus de 85 % des jeunes reçus en entretien ont intégré un cursus en 2016. « L’entretien n’est pas très difficile, mais il faut être très motivé », explique Lucas, 16 ans, apprenti en menuiserie dans la région, qui en est à son neuvième stage de formation à Strasbourg. Un stage où il est logé et nourri. « Nous avons 56 places pour les jeunes apprentis non résidents, explique Véronique Lebideau, qui occupe depuis trois ans le poste de « maîtresse de maison », une fonction à mi-chemin entre l’intendante et la gouvernante. Les 160 autres places sont réservées à ceux qui résident à l’année, qui font leur tour de France. On les appelle les ‘itinérants’. »

Travail « d’adoption »

Ce jour-là, les boulangers ne sont pas les seuls à relever des défis. Clément, 18 ans, travaille avec pelle et brouette sous la neige dans la cour de la maison. Ce jeune apprenti paysagiste, en première année de tour de France, est en train de réaménager le terrain de pétanque : « C’est mon travail d’adoption, on me donne 50 heures pour le faire, mais je suis ralenti par les conditions météo ! ». Le travail d’adoption fait partie des épreuves du parcours pour devenir Compagnon : il lui permettra de poursuivre son tour de France. La vie de la maison est d’ailleurs rythmée par les « cérémonies d’adoption », au nombre de cinq par an, qui intronisent les jeunes lors d’un repas ponctué de chants traditionnels compagnonniques. Des cérémonies à l’abri des regards médiatiques !

De l’autre côté de la rue, au même moment, le centre de formation accueille des apprentis chaudronniers, en seconde professionnelle. Le vestiaire de l’atelier « fer » est le fruit du travail des menuisiers : les casiers en bois ont été faits sur mesure pour la pièce. « Le principe aux Compagnons est de mettre au service de la communauté le travail des uns et des autres quand c’est possible« , explique Jason Pouly, « prévôt » de la maison de Strasbourg, autrement dit son directeur. En témoigne le mur de l’abri dans la cour, réalisé par des maçons, les peintures des couloirs de la maison, effectuées par de jeunes peintres, ou encore la marqueterie des portes du rez-de chaussée… les exemples sont légions !

Rigueur et autonomie

« Aujourd’hui, les jeunes travaillent à la réalisation d’un spot luminaire », explique Gauvin Bonneville, le formateur en chaudronnerie. Autour de lui, une dizaine de jeune garçons, lunettes de protection sur le nez et casque anti-bruit sur les oreilles. « Mes parents sont chaudronniers, j’aime le travail du métal« , raconte Téo, 15 ans. « Être chez les Compagnons permet de trouver une entreprise plus facilement. » « Je suis venu pour la rigueur de la formation, renchérit Alban, sans parler du fait que vivre en communauté est un vrai plus ! » Pendant ce temps, dans la grande salle du centre de formation, quelques apprentis suivent un cours de sport. « Nous n’avons pas de salle dédiée, c’est un choix par défaut », explique le prévôt.

À quelques salles de là, ce sont les plâtriers qui sont en plein travail, et notamment Lucas, 21 ans, en formation CAP accélérée. « On nous a donné 20 heures pour construire puis plâtrer ce mur de briques, montre le jeune homme. Aux Compagnons, on nous laisse beaucoup d’autonomie, on peut faire des erreurs. Par exemple ici, je n’avais pas assez de plâtre pour la surface, j’ai dû rattraper le coup ! » Le formateur des plâtriers, lui-même Compagnon, a de fait laissé ses élèves seuls pour l’après-midi !

Col, gâches et poisson rouge !

Vers 18 h, les étages de la maison s’animent de nouveau, avec le retour au bercail des jeunes qui résident là à l’année. Une heure après, direction le self, où un repas concocté sur place leur est servi à 19 h pétantes. Un moment de convivialité où l’esprit compagnonnique veille. « Chacun doit venir dîner habillé avec une chemise ou un haut à col, c’est la tradition », explique le prévôt, qui ce soir dîne à côté du « rôleur », sorte de référent pour l’ensemble des jeunes.

« Le rôleur est obligatoirement responsable d’un des corps de métiers présent dans la maison, explique Charly, responsable couvreur et rôleur depuis décembre dernier, on gère la communauté, et on est responsable des ‘gâches’, ces responsabilités attribuées de façon tournante aux résidents. » Exemple de gâche : vérifier le rangement des chambres, préparer les ingrédients du petit déjeuner, et même changer l’eau du poisson rouge ! « J’aime cet esprit de famille, cette fraternité », pousuit Charly.

Le dîner est un moment de retrouvailles, où les résidents permanents côtoient les apprentis et itinérants d’autres villes en stages de formation. « La communauté des Compagnons permet vraiment de se faire des amis, de les croiser régulièrement », raconte Raphaël, 19 ans, peintre itinérant de la maison de Dijon venu pour deux semaines de formation. « Le tour de France m’a vraiment permis de découvrir le pays, je ne connaissais rien de la France avant, j’étais nul en géographie ! » Clin d’œil à la géographie justement, tous les jeunes du tour de France choisissent un surnom lié à une région, normalement leur région d’origine. Raphaël se fait ainsi appeler « Sologneau », Jason « Beaujolais », etc !

Cours du soir

Après le dîner, pas question de chômer : il faut encore assister aux cours du soir, entre 20 h et 22 h, théoriques ou pratiques. Parmi les itinérants, on compte une quinzaine de jeunes femmes, dont Aurélie, 22 ans, en contrat de professionnalisation chez un charpentier. « Ce soir j’ai cours d’anglais, ça m’aide car j’ai beaucoup de lacunes », explique-t-elle. À l’AOCDTF, les formations ont été ouvertes aux femmes en 2004, le tour de France en 2010. C’est actuellement la seule des unions de Compagnons à avoir rendu ses formations mixtes. « J’ai vu arriver les filles ici, se souvient Véronique Lebideau, dans la maison depuis huit ans. Je pense que ça a permis aux jeunes de développer un relationnel différent, plus respectueux. »

Dans la maison, les jeunes femmes sont logées dans deux appartements, séparés des chambres d’internat qui accueillent les garçons. « Dans l’appartement, il y a plein de métiers représentés : cordonnerie, peinture, serrurerie, boulangerie… c’est très sympa. D’une manière générale, il y a une belle ambiance dans cette maison », résume Aurélie.

De jeunes formateurs

Autre spécificité chez les Compagnons, la présence de formateurs jeunes : des Compagnons qui terminent leur parcours par quelques années auprès des plus jeunes. À l’instar de Yannick Mangold, 25 ans, le formateur en plâtrerie. « J’ai commencé à 15 ans chez les Compagnons, j’ai fait six ans de tour de France, et c’est la troisième année que je suis formateur à Strasbourg », témoigne-t-il. De fait, une fois Compagnon, les artisans ont la possibilité de devenir formateur sans passer d’épreuves ou d’examens. « C’est formidable d’être au contact des plus jeunes si vite », explique Yannick.

Pour son « chef-d’œuvre », le travail qui lui a permis de devenir Compagnon, il a imaginé et réalisé la refection des murs et du plafond de la salle de conférence de la maison de Dijon. Un résultat hautement artistique. Thibaut, lui, est responsable des charpentiers. À 27 ans, il est passé Compagnon il y a un an. « J’ai fabriqué une représentation en bois, d’un instrument médiéval, une vielle à roue », raconte-t-il, photos à l’appui. Chez les Compagnons, à côté du savoir-faire et de l’envie de transmettre, la fierté et la fantaisie ne sont jamais très loin !

Quels parcours chez les Compagnons ?

Il y a différentes possibilités pour entrer chez les Compagnons du devoir et du tour de France, et les parcours sont personnalisables en fonction du projet de chacun. Voici les types de profils qu’on retrouve ensuite dans ce grand réseau

Les apprentis

En apprentissage, ils préparent un CAP ou un BAC pro, généralement selon un rythme de 2 semaines de formation et 6 semaines en entreprise.

Les « prépa métiers »

Ils ont un diplôme de niveau 4 (bac ou titre professionel), et sont en apprentissage ou en contrat de professionnalisation. Ils alternent également deux semaines en formation et six semaines en entreprise. Les stages de formation sont beaucoup plus axés sur le métier (pratique, théorie, dessin technique …) et beaucoup moins sur l’enseignement général.

Les « prépa tour de France » ou « aspirants »

Titulaires d’un CAP, bac professionnel ou d’un autre diplôme dans leur métier, ils sont en première année de leur tour de France, et dans la plupart des cas en contrat de professionalisation. En milieu d’année, ils sont « adoptés », moyennant la réalisation d’un travail d’adoption. Ce n’est qu’à ce stade qu’on les appelle « aspirants ».

Les « itinérants » du tour de France

En contrat de professionnalisation, ils changent de ville (où ils sont résidents permanents d’une maison) environ tous les six mois ou une fois par an selon les corps de métier, pendant quatre à sept ans. Après deux, trois ou quatre ans de tour de France, ils effectuent leur « travail de réception » ou « chef-d’œuvre » et deviennent ainsi Compagnons.

Les « Compagnons itinérants »

Ils sont encore sur le tour de France et continuent à se former mais plus dans une démarche d’encadrement : ce sont eux qui s’occupent des jeunes de leurs métiers sur le tour de France dans les maisons des Compagnons. Après un ou deux ans, ils ont la possibilité de prendre une mission de prévôt ou de formateur. Ce sont des missions de trois ans minimum.

Les « Compagnons sédentaires »

Ils ont terminé leur tour de France et se sont installés dans un territoire. Ils sont en lien avec la maison des Compagnons la plus proche afin de pourvoir accompagner (de façon bénévole) les jeunes qui passent dans la ville lors de leur tour de France. Ils leur transmettent leur expérience et leur vécu.

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